Le Champion Pyrique La contrée de Dhees, qui s’étend sur l’ensemble du continent nord, est à la merci des éléments naturels. Des volcans instables et des étendues désertiques n’y laissent subsister que les créatures les plus robustes. Les habitants des lieux s’appellent eux-mêmes le Peuple du feu et ce, à juste titre, car aucune autre nation n’est aussi passionnée, vorace ni volatile.
Chapitre 1

Didi était autodidacte, à l’âge de douze ans, il avait quitté sa famille pour s’adonner au banditisme. Durant les huit dernières années, il était passé de petits crimes pour son compte à la direction d’une bande de hors-la-loi et tirait à présent de confortables revenus des méfaits de sa cohorte.
Bien qu’il soit un chevalier sans terre, Didi n’en avait pas moins une passion pour l’exploitation pure et simple. Les femmes étaient attirées par Didi, il avait une carrure athlétique, un large sourire et de petits yeux perçants qui trahissaient le mépris pour chaque pauvre fille qui tombait entre ses mains. Il usait de ses talents naturels pour s’enrichir sans vergogne ni pitié.
Sa proie du moment appartenait à la petite noblesse de Partmoble. Pour succomber à ses charmes, elle n’avait pas entendu les effets d’un vieil armagnac, qu’ils sirotaient, à présent, dans l’une des chambres luxueuses d’une caverne du quartier marchand de Goghlie. Au rez-de-chaussée, l’alcool coulait à flots, et l’entourage de la belle et les compagnons de Didi passaient du bon temps dans un tumulte joyeux.
La belle était mignonne mais pas particulièrement intelligente et plus elle buvait, plus son rire devenait aiguë. Didi lui était parfaitement sobre, mais il titubait de façon suffisamment convaincante. Le véritable objet de sa convoitise en poche – un collier de pierres précieuses repéré au premier coup d’œil, il n’avait aucune raison de s’attarder davantage.
Il saisit le carafon en cristal et d’un mouvement habile, en versa le contenu dans le pot de chambre avant de constater d’un œil vitreux que le carafon était vide.
« Oh non, il est vide ! Madame, si vous voulez bien m’excuser, je m’en vais de ce pas le remplir à la cave. » Didi imitait la voix d’un colonel saoul à merveille.
Il tituba jusqu’à la porte, poursuivi par les ricanements incessants de la belle.
Il se passa alors quelque chose d’inattendu.
Une lumière vive. Une douleur intense. Une voix écorcha son cerveau.
« PREND GARDE, L’ENNEMI SAIT QUI TU VAS DEVENIR ! » Un homme se dressait devant lui, un visage durci par une douleur indicible. L’homme disparut dans les flammes.
Cette vision laissa Didi en proie à une nausée grisâtre. Il se mit à tousser et à suffoquer et quelque chose de brillant s’échappa de sa poche et tomba à ses pieds.
Derrière lui, à son grand soulagement, la belle avait cessé de ricaner. Son répit ne fut que de courte durée. Lorsqu’il se retourna, il vit que ses traits avaient recouvré de leur sobriété et qu’elle fixait l’objet par terre.
« Mon collier ! »
Didi s’efforçait de retrouver son calme, mais son répertoire d’excuses charmantes lui faisait cruellement défaut. Son mal de tête redoubla lorsqu’elle se mit à crier.
« Au voleur ! Au voleur ! A l’aide ! On me vole ! Je vous en prie, à l’aide ! »
Malgré le trouble de son esprit, Didi réalisa qu’il lui fallait quitter les lieux sur-le-champ. Il s’engouffra dans le couloir et fut surpris de dégringoler les escaliers. En bas, la cordialité avait fait place à une bagarre entre les suivants de la belle et ses hommes, et il se réjouit que ceux-ci aient pris le dessus.
Il commençait à y voir plus clair, sans doute grâce à sa chute. Il dégaina sa rapière prêt à se lancer dans la mêlée.
C’est alors que la porte de la taverne explosa.
La salle fut soudain emplie de poussière et de débris de bois. Une silhouette, portant l’armure distinctive d’un mage des flammes, pénétra dans la taverne. Il tenait un parchemin en vélum à la main qu’il lut d’une voix retentissante s’élevant au-dessus du tumulte.
« Sacrilèges, sachez que ceux qui remplissent leurs veines de poison et troublent la paix du Seigneur devront expier leurs péchés par le décret de Monafreg, Maire de Goghlie et disciple de la Confrérie de Parmus. Préparez-vous à la purification ! »
Le Mage s’écarta et trois silhouettes gigantesques entrèrent dans la salle. Ce n’étaient pas des humains mais des humanoïdes, avec des faces de reptiles, les babines retroussées sur leurs crocs, la peau comme une armure et la queue puissante et préhensile.
Les Pyrolézard partmolien étaient de farouches mercenaires. Didi se souvint qu’il les avait déjà vus à l’œuvre, et son estomac se retourna.
Devant l’imminence d’un danger plus grand, les deux factions d’humains cessèrent le combat et retournèrent leur attention vers les nouveaux arrivants. Didi interpella ses hommes tandis qu’il s’élançait vers la porte arrière de la taverne.
Les lézards lancèrent l’attaque à une vitesse incroyable. Avant même que les hommes aient pu brandir leurs armes, les créatures déchiquetaient chair, muscles et os avec leurs griffes acérées comme des rasoirs. Didi fut horrifié de voir comment cinq hommes, dont l’un des siens, furent éliminés en un tour de griffe. Il avait tenté de les prévenir, mais pour l’instant il lui fallait déguerpir.
En s’enfuyant de la taverne, il fut poursuivi par un crescendo étourdissant de cri de douleur. Sans regarder en arrière, il se mit à courir à toute vitesse.
Chapitre 2 :
Après avoir quitté le quartier des marchands et parcouru une distance d’environ trois kilomètres, Didi s’engouffra dans une autre taverne, cette fois en territoire connu, Le Démon Flatulent.
Et ce fut seulement après avoir avalé deux pichets de bière et accepté un troisième de la part de Thora sur le compte de la maison, qu’il songea à sa mésaventure du jour.
Didi n’était pas de nature à avoir des hallucinations, il se livrait certes à maints vices mais les graines de pavot ne le tentaient point. La vision avait été si vivide et ses paroles « Prend garde, l’ennemi sait ce que tu va devenir ! » Par Saint Dhees, qu’est-ce que cela pouvait signifier ?
Il secoua la tête pour y voir plus clair. La vision restait d’une clarté douloureuse, comme s’il s’agissait là de quelque chose de plus réel que le reste des pensées qui le préoccupait d’ordinaire.
Et pourquoi cette descente à la taverne ? La Confrérie de Parmus était très active ces temps-ci, surtout depuis que le maire de Goghlie s’était converti à son dogme. Elle pouvait évangéliser où bon lui semblait mais de là à persécuter les infidèles dans une taverne ?
La journée avait été de l’ordre de l’irréel mais ce qui le troublait c’était la conviction que la vision et la descente étaient liées d’une manière ou d’une autre.
Il sirotait une quatrième bière lorsqu’un homme s’assit en face de lui. Grand et de belle carrure, il avait le visage buriné de celui qui a souvent livré bataille.
« Je t’ai cherché partout, » dit l’étranger d’un ton jovial mais tout à fait artificiel.
Didi prit soudain conscience que ses fidèles hommes de main n’étaient pas là et gisaient sans doute quelque part en un tas de cadavres sanglants et démembrés. Il remarqua également que la taverne était pleine d’individus au regard dur qui lui étaient étrangers, tous armés jusqu’aux dents et le surveillant subrepticement du coin de l’œil.
Il se retourna vers celui qui ‘était invité à sa table.
« Chasseurs de prime ? »
L’homme hocha la tête. « Nous savons que tu es réputé pour ton maniement de l’épée, mais nous sommes seize et tu n’es pas le premier hors-la-loi sur lequel nous mettons la main cette semaine. »
Didi se leva d’un bond, dégaina sa rapière prestement tout en envoyant la table d’un coup de pied dans le ventre de l’homme assis, et à ce moment précis…
Flammes vives, voix tonitruante, L’Homme de Feu.
« Par Saint Dhees, encore lui ! »
Didi hurla de douleur et de dépit, mais la vision brûlante persista.
La pièce brûlait de mille feux. Le brasier dans sa tête était pire qu’auparavant, il fermait les yeux de toutes ses forces, mais les flammes brûlaient de plus en plus vives.
Il tomba au sol et pleura comme un enfant.
Des voix distantes mais encore perçantes. « Et bien, ce n’était pas difficile, tu crois qu’il fait semblant ? »
« Ils vaut mieux ne pas prendre de risques. Assomme-le avec quelque chose. »
Il ressentit une douleur aiguë au coin du cerveau, mais ce n’était rien comparé au feu. Il en était même reconnaissant car il fut plongé dans …
Le sombre oubli.
Chapitre 3 :
Lorsque Didi reprit connaissance, il se sentait mieux malgré un léger élancement au niveau du crâne. Il essaya de tâter sa bosse mais s’aperçut qu’il avait des menottes dans le dos. Il était complètement nu et gissait sur le sol de pierre d’une cellule vide aux murs de brique sales. La porte était une plaque de fer.
Didi ne s’apitoyait jamais sur son sort mais son humeur était loin d’être au beau fixe.
Il y eu un bruit de clefs dans la serrure et les gonds rouillés de la grande porte en fer cédèrent dans un grincement ignoble.
Une silhouette féminine élancée apparut, vêtue des habits de couleur vives taillés sur mesure des gladiateurs Cai-Shae. Les yeux de Didi s’écarquillèrent sur son visage, elle était très belle.
Son accent mélodieux attesta de son origine, mais elle se trouvait très loin de son île tropicale de Cai-Shae.
« Comment va ta tête ? »
Didi refusa de répondre, mais tenta de clarifier ses pensées, puis se ravisa étant donné que chaque fois qu’il voulait y voir plus clair, quelque chose de catastrophique s’ensuivait.
« Mon nom est Hilda. Je suis la gardienne des lieux. » Poursuivit-elle, comme si elle s’adressait à un enfant.
« Où sommes-nous ? »
« Dans la prison de Cabri Sombre ; J’ai été payée pour veiller sur toi pendant trois ans. »
Didi pensait que rien de pire ne pouvait lui arriver. De toute évidence, il s’était fourvoyé. Il s’agissait du pire endroit dans toute la contrée de Dhees, on ne sortait, dit-on, de Cabri Sombre que les pieds devant en route vers l’enfer.
Voyant sa détresse, elle lui sourit pour le rassurer.
"Tes habits seront bientôt prêts et les menottes ne sont qu'une mesure préventive car ils ont dit que tu étais violent. Prouve-moi le contraire et on te les enlèvera."
Didi esquissa d’un de ses sourires ravageurs.
"Que fait donc une fille comme toi dans un endroit pareil ?"
Elle fronça les sourcils et son beau visage s'assombrit.
"On raconte également que tu étais un charmeur digne d'aucune confiance. Garde tes belles phrases pour les servantes de Goghlie, je ne suis pas preneuse."
C'était une première, pas le moindre signe d'intérêt. Peut-être n'était-il pas à son avantage pour l'instant, mais c'était là à un défi digne de ses talents.
Hilda poursuivit. "Le déjeuner sera servi à midi et je vais voir si je peux trouver une paillasse."
Elle tourna les talons, laissant Didi songeur quant au rôle qui jouait le hasard dans son existence.
Chapitre 4 :
Selon ses calculs, cela faisait cinq mois que Didi était prisonnier à Cabri Sombre.
Il était habillé, lavé et rasé, dormait dans un lit et n'était plus menotté.
Ses efforts pour amoindrir la résolution de Hilda avaient été vains, tout comme ses tentatives d'évasion. La gardienne était une ensorceleuse de grand talent, il n'y avait aucune serrure à forcer, ni de garde à tromper, la prison étaient gardés par la magie et nul ne pouvait s'en échapper.
Ainsi privé de liberté, dit Didi se rongeait les sangs. Cela importait guère que Hilda fût une gardienne bienveillante et qu'il ne soit pas lourdement puni pour ses tentatives d'évasion. Les habitants de Dhees étaient des esprits libres et Didi plus que tous.
Mais la captivité n'était pas la seule source de malheur pour Didi. Ses visions empiraient en nombre et en intensité, et l'Homme de feu s'adressait à lui désormais. Il parlait de destinée non accomplie et des pouvoirs de transmutation du Feu.
Tout ça n'était que de la superstition religieuse, mais Didi, à son grand dam, répondu à présent à l'Homme de feu. Au moins, il était plus loquace que Hilda la gardienne.
Dehors, il entendit le bruit de ses talons sur les dalles.
Flammes vives.
Oh non, pas l'Homme de feu. Pas maintenant.
"LES SECOURS ARRIVENT"
Il y eut un éclair de lumière blanche et bleue et un énorme poisson tomba du plafond.
Chapitre 5 :
Le poisson gisait dans une flaque d'eau. Didi goûta l'eau salée et s'aperçut avec horreur que la créature avait une paire de bras bleus semblables à ceux des humains et une tête en apparence quasi humaine.
Le moment était venu de se rendre à l'évidence, pensa le hors-la-loi, sa captivité l'avait rendu complètement fou. Il se détourna de l'homme poisson, persuadé que la vision s'évanouirait aussitôt.
"Excusez-moi", dit la chose d'une voix aussi faible que le murmure d'un ruisseau.
Didi refusa d’écouter ce qu’une autre de ses hallucinations pouvait bien dire, mais la main de Poisson n’en fit pas cas.
« Etes-vous Didi ? J’ai besoin d’un votre aide. Il nous faut sortir d’ici. »
À ce moment précis, la porte de fer s’ouvrit dans un grincement et Hilda entra. Elle se figea à la vue de la scène aquatique au beau milieu de la pièce.
« Comment cette chose est-elle arrivée là ? »
Le regard de Didi passa de Hilda à l’Homme poisson. Avant qu’il n’ait pu rassembler ses esprits et s’exprimer sur cette hallucination partagé, l’homme poisson se dressa sur sa queue.
« Je suis Frère Vlo du monastère d’Okunada. J’ai été envoyé par sa Sainteté Tritona pour trouver cet homme », dit-il en désignant Didi cérémonieusement, « et l’emmener sur l’Ile Cai-Shae ».
Lorsque Vlo prononça ces mots, Didi remarqua qu’on entendant le nom de Tritona, Hilda fit le signe du feu avec sa main droite. Il ne se doutait pas qu’elle fût dévote.
Il se mit à réfléchir intensément.
« Je savais que tu viendrais », mentit Didi, « la nuit dernière j’ai eu une vision de Saint Dhees. Il m’a dit, l’homme poisson est en route, tu dois aller avec lui sur…L’Ile Cai-Shae, et … »
La référence à un "homme-poisson" fit froncer Frère Vlo des sourcils, mais il ajouta, "et libéré son peuple de la tyrannie des pirates."
"Tout à fait," conclut Didi avait un visage impassible.
Chapitre 6 :
Frère Vlo s’entretint avec Hilda au sujet sa dernière visite sur l'ile de sa naissance et des persécutions auxquels se livraient les pirates du Capitaine Siam sur la population. Ils semblaient tous deux avoir oublié la présence de Didi et celui-ci resta silencieux ne désirant aucunement forcer son destin.
Enfin, Hilda se tourna vers lui.
"Je vais te laisser partir avec Frère Vlo à la condition que tu me jures d'accomplir la mission qu'il te propose."
Didi s'efforça de ne pas sourire. Cela n'allait pas être aussi simple que ça.
"Pas de problème."
"Jure-le."
De sa voix la plus sincère, Didi s'exclama, "je jure par Saint Dhees que je vais aller sur Cai-Shae avec l'homme poisson et libérer l'ile de l'emprise des pirates."
"Te voilà donc libre de partir."
Didi n'eut pas le besoin de se l'entendre dire deux fois. Il s'élança vers la porte et en saisit la poignée, mais celle-ci ne bougea pas.
"Si tu as le cœur faux, toutes les portes te seront fermés," le ton de la voix d'Hilda était à la fois amusée et inquiétant.
"Cette prison a été consacrée par Saint Dhees qui en a béni l'emplacement. Tous les serments prêtés en son nom doivent être respectés."
"Bon. Je vais sur Cae-Shae. J'en fait le serment."
Il essaya la poignée. Rien ne se passa.
Didi inspira profondément et se calma. En tant qu'opportuniste de profession, il devait trouver comment tirer son épingle du jeu. Peut-être les pirates avaient-ils un trésor, peut-être pourrait-il en recruter quelques-uns et reformer sa bande, peut-être serait-il proclamé un héros et n'aurait plus à vivre malhonnêtement. Il pesa le pour et le contre pendant quelques minutes tandis que ses compagnons attendaient patiemment. Puis il se saisit une troisième fois de la poignée.
La porte s'ouvrit dans un grincement métallique.
Posté le Mercredi 11 Juin 2008 par julien_parisien |